mardi 11 juin 2013

Généraliste

Je l'ai rencontré, j'avais 15 ans, j'étais mal dans mes baskets, un peu gauche, trop grosse, une enfant dans un corps de femme. Je ne m'aimais pas et la seule idée qu'un homme me touche, même pour des raisons médicales, m'insupportait. Il était le nouveau médecin de ma mère. Il lui avait été recommandé par un bouche à oreille étrange, issu d'adultères variés, que seule la liberté sexuelle dont jouissait la génération de nos parents autorisait. Le simple fait qu'il fut le médecin de ma mère me rebutait, j'étais adolescente, je n'avais pas du tout envie de partager une quelconque intimité avec un homme qui voyait ma mère nue.

La première fois que je l'ai vu, j'étais revêche, hostile, pas sympa. Mais c'était un médecin, il me fallait un médecin, j'avais la flemme d'en chercher un autre et ma mère, qui s'inquiétait, avait pris rendez-vous pour moi. J'y suis allée, malgré mes réticences. Il était bizarre avec ses bretelles tenant (mal) un pantalon orange en velours côtelé, son oeil qui frisait, son humour juif et ses citations en Yiddish. Il était caustique et ironique et, sans que ce soit contradictoire, il m'a tout de suite prise au sérieux. J'avais besoin qu'on me prenne au sérieux. Il m'a plu.

Il est resté mon médecin depuis. Un généraliste à l'ancienne, qui fait un peu de determato, un peu de gynéco et qui sait envoyer vers les spécialistes quand il faut.

Ma première pilule, il me l'a prescrite. Une pilule de la troisième génération. Le nec plus ultra des pilules. Au moment de cette première prescription, il m'a parlé des dangers, des risques si je fumais, de mes antécédents. C'était il y a... très longtemps. Alors quand on a discuté récemment du dé-remboursement desdites pilules, ça l'a fait rigolé jaune, parce que, lui, les dangers, il les évoque avec chacune de ses patientes depuis 30 ans... et les prises de sang bi-annuelles pour le renouvellement d'ordonnance, c'était pas juste pour faire joli.

Quand, à 18 ans, j'ai cru que je ne pourrai jamais avoir d'enfant, il m'a rassuré, m'a expliqué. Il a fait des schémas, j'ai tout compris.

Quand, à 28 ans, il a fallu me rendre à l'évidence, j'étais cinglée, il a acquiescé avec moi sur un fait que moi seule ne voulais pas voir. M'ayant fait admettre que je ne parviendrai pas à vaincre mes névroses seule, il a eu la bonne idée de ne pas me prescrire des tonnes de petites pilules roses mais m'a envoyé m'allonger sur le divan de Mrs. B., dont l'accent restera à jamais un mystère. Mrs. B. a patiemment dénoué les noeuds dans mon cerveau... et croyez moi, c'était pas de la tarte !

Quand le Doudou et moi avons décidé de nous marier, c'est lui qui nous a reçu pour les certificats nécessaires.

Quand il s'est agi de concevoir les enfants, il a su nous orienter vers le spécialiste es grossesses à risques.

Quand ma thyroïde a déconné, c'est lui qui a su diagnostiquer mon bidule atypique.

Au fil du temps, il a été le médecin du Doudou...  et sa femme, qui partage son cabinet, celui des Poussins. Ma mère lui a confié sous pli scellé ses dernières volontés médicales (à base de "je ne veux pas finir en légume"). Je lui ai fait part de mon statut de donneur d'organes. Mon père l'a vu une fois et, de tous les médecins qu'il a rencontrés pour soigner le mal chronique qui le ronge, il est seul à lui avoir recommandé un truc vaguement efficace.

Il est de ces médecins que certaines personnes traversent tout Paris pour consulter. Une dame dans la salle d'attente m'avait un jour expliqué qu'il lui avait diagnostiqué une maladie qu'aucun autre médecin n'avait vue et que du coup, elle faisait 30 km deux fois par an pour le voir. Une autre dame, anglaise, l'avait choisi parce qu'une troisième dame l'avait recommandé. Car il était aussi le genre de médecin dont les patients vantent les mérites dans la salle d'attente.

Et, grande qualité, il prend à l'heure (ce qui limite aussi la durée des conversations de salle d'attente) ! Tellement à l'heure qu'il vire les patients en retard.

Depuis que ma thyroïde n'en fait qu'à sa tête, je le vois tous les trimestres. Un rendez-vous régulier, muni des résultats d'une prise de sang tout autant régulière.

Et voilà qu'il prend sa retraite !

J'aurais du m'en douter. Le gars était déjà vieux quand j'avais 15 ans. Encore que le vieux d'alors ne devait pas être tellement plus âgé que le moi d'aujourd'hui.

Une page se tourne. Je l'ai vu ce matin pour la dernière fois. Il m'avait prescrit une batterie d'examens avant de partir pour être sûr de laisser ses dossiers en ordre. Il m'a remis le mien. Ma vie médicale tient dans une grosse enveloppe. Je n'ai pas osé regarder.

Il n'a pas de successeur. Il n'a trouvé personne pour reprendre son cabinet. Loyer trop cher, horaires de travail trop longs, charges lourdes, revenus limités, il semblerait que les jeunes médecins hésitent à s'installer à Paris comme médecins généralistes. Ils privilégient la voie hospitalière ou alors se spécialisent et ne veulent plus de ce travail de vrai généraliste pourtant si utile pour créer du lien social et suivre la santé des patients dans la durée.

Il va me falloir trouver un autre médecin.

Celui-là va me manquer. Il aura été mon confident et mon mentor pendant plus de vingt ans...

Je veux ici lui rendre hommage et lui souhaiter, ainsi qu'à sa femme, une belle retraite !

19 commentaires:

  1. Pas de successeur à Paris ? Moi qui pensait que c’était une spécialité provinciale.

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    1. non, ils n'ont trouvé personne... c'est dur !

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  2. Ayé! Un nouveau billet! [Ouf! ;-) ]

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    1. ouiii, a y est ! me suis remise à bloguer.

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  3. Très bel hommage ! j'espère qu'il te lira !

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    1. ca m'étonnerait qu'il le lise mais ça n'empêche que j'avais envie de l'écrire.

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  4. J'aurais du m'en douter que ca allait se fini comme ça mais j'allais te demander ses coordonnées !

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  5. Je "plussoie" Madame Parle. C'est hommage est magnifique, et j'espère que tu lui en as envoyé le lien. Ce problème des généralistes à l'ancienne n'est pas que parisien ou français. Même les pays voisins connaissent le même problème. Dommage que peu soit fait pour revaloriser cette profession

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    1. oui, cette dépréciation des généralistes est un gros souci.

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  6. C'est touchant ce que tu racontes Doudette. Est-ce vrai que personne n'est irremplaçable ?

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  7. Tes billets devenant plus rares ils n'en sont que meilleurs à mon goût! En espérant qu'il te lise, c'est un très bel hommage!

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  8. Ouf car plus je te lisais et plus je pensais à une nouvelle plus triste... Très bel hommage en particulier et en général car ce genre de médecin n'existera plus dans quelques générations... J'avais fait un billet sur la pédiatre de Nina qui prend sa retraite cette année, dernier rendez-vous pour nous dans 3 semaines, une médecin de la trempe du tien, j'aurais adoré que Nina puisse encore l'avoir à l'adolescence... et pour moi c'est mon gynéco qui me suit depuis 25 ans et j'y suis allée il y a 15 jours et justement j'ai amené le sujet car je le vois vieillir et heureusement il va exercer encore quelques années mais c'est dur de changer quand on est aussi bien suivi à tous les niveaux...

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    1. J'espère que tu trouveras un médecin qui te convient là où tu t'en vas vivre, c'est plus simple.

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  9. Y a un paquet de chouettes médecins "différents" sur Twitter, dont certains à paris, tu devrais pouvoir trouver ton bonheur...

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    1. j'espère. Je le voudrais le plus près possible de la maison.

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  10. aaaah l'horreur, comme je te comprends ! moi qui ai déménagé, j'ai tenté de trouver un autre (bon) médecin pour moi et les enfants proche de la maison et je vais d'échec en échec (entre celui qui ne trouve pas, celui qui prescrit des antibio pour une poussée dentaire, et celui qui prescrit carrément n'importe quoi parce qu'il s'est trompé de diagnostic)
    mon médecin est tout pareil que le tien, et comme je n'ai toujours pas trouvé l'équivalent, eh bien comme la dame de la salle d'attente je fais la route et je galère pour me garer (avec les 2 enfants sous le bras)
    ceci dit, bel hommage que tu fais là à ton médecin !

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