dimanche 7 avril 2013

Construire sa carrière

Parfois, on me plante sur une estrade, devant une assemblée inconnue, généralement majoritairement féminine, et on me demande comment je construis ma carrière. On insiste aussi pour que je fournisse des trucs et astuces pour réussir une carrière et briser le plafond de verre.

Tu parles de questions !

A toi je peux le dire, lecteur, je ne construis pas une carrière. Je construis une vie.

Et une carrière n'est pas une vie.

Je vais te dire ce que je leur dis, à ces femmes, quand je leur cause de ma vie. Parce que ça peut t'intéresser... et que ça pourra toujours me servir de pense-bête la prochaine fois qu'on me posera la question.


Première règle : il n'y a pas de règle

On n'est pas tous obligés de "faire carrière" au sens classique du terme. Toutes les femmes, tous les hommes n'ont pas envie de devenir calife à la place du calife. La règle up or out (qui veut que si tu ne montes pas dans la hiérarchie, il te faut partir) est une règle idiote. Certains sont très heureux où ils sont, avec ce qu'ils font, le font très bien et n'ont pas envie de changer. 

Ce qu'il faut, c'est se sentir bien dans sa vie à un moment donné. Le travail fait partie de la vie mais n'est pas toute la vie. Moi, par exemple, au début, je voulais monter les échelons très très vite. Je l'ai fait. Et maintenant, je n'ai plus envie de les monter très très vite. Ca reviendra peut-être. 

Il faut qu'on apprenne à respecter les envies et les besoins de chacun et ne pas jauger les parcours des autres à l'aune de nos propres aspirations. 


Deuxième règle : il faut connaitre ses valeurs et fixer ses priorités

Ca m'a pris 38 ans mais maintenant je sais quelles sont mes valeurs. Avant, tel le Sieur Jourdain, je vivais peu ou prou en accord avec ces valeurs mais je ne le savais pas. Depuis qu'on me demande de le formaliser, j'ai du y réfléchir forcément. 

Alors voilà, je vous dis tout. 

Ca tient à mon histoire familiale et personnelle. Chacun a la sienne et donc son propre parcours. En ce qui me concerne c'est désormais assez simple : mon objectif est de finir vieille et encore heureusement mariée avec le Doudou. 

Pour cela, il faut que lui comme moi puissions nous retourner sur nos vies quand nous aurons 80 piges avec la satisfaction du bonheur accompli. Cela suppose qu'aucun de nous n'ait de regret. Ni lui ni moi ne devra avoir le sentiment qu'il aura fait plus de sacrifices que l'autre. Nous devrons nous soutenir, prendre ensemble nos décisions de carrière et respecter les envies et les choix de l'autre. 

Pas facile, hein ! Mais une famille se construit à deux... et, vu le temps passé à travailler, le travail fait partie de la vie de la famille. L'un n'est pas exclusif de l'autre.


Troisième règle : ne pas envisager la retraite et travailler en fonction de ce postulat

A la différence de nos parents, je ne crois pas pouvoir m'arrêter de travailler avant de ne plus en être capable (je vise 70 ou 75 ans), compte tenu de l'état des finances publiques et de mes finances privées. Je me prépare à l'inéluctable : je ne serai jamais rentière. Les baby-boomers sont passés par là ! 

Je conçois donc la vie comme un temps où il faut, chaque jour, trouver le juste équilibre entre vie privée et vie professionnelle. Je cultive mon jardin privé (où j'ai semé ce blog et quelques autres passions) aussi bien que je cultive les terres agraires de mon employeur. L'un ne va pas sans l'autre. Il y a désormais des ponts entre les deux. Et cela me semble essentiel. 

Des vies linéaires (20 ans d'étude, 40 ans de travail, 20 ans de retraite) doivent désormais être considérées comme de l'histoire que nos enfants étudieront, au même titre que la chute du mur de Berlin, le 11 septembre 2011 ou les révolutions arabes. Notre réalité sera leur passé. 

Dès lors, avoir une vie privée riche permet d'enrichir sa vie professionnelle et de ne pas ressentir la frustration de celui qui se sent dépassé et enfermé dans un travail dont il ne voit pas le bout. 


Quatrième règle : nous aurons plusieurs métiers, plusieurs statuts

Non seulement nous aurons plusieurs employeurs, c'est quasi-certain, mais surtout nos carrières évolueront entre plusieurs métiers, plusieurs statuts. Le temps où l'on entrait employé de bureau et où l'on finissait cadre supérieur dans la même entreprise est révolu. On sera alternativement salarié et indépendant, on bougera, on évoluera, on créera de nouveaux métiers à mesure que de nouveaux besoins apparaitront.

C'est le sens de notre société qui zappe vite mais aussi le moyen de continuer à s'amuser en travaillant. 

Si l'on part du postulat ci-dessus qu'on travaillera jusque très tard, il est essentiel que nous trouvions le moyen de rendre le travail excitant et ludique et que l'on soit prêt à évoluer dans des directions que nous n'imaginions pas en sortant de l'école. 

J'en suis peu ou prou à mon quatrième métier... et jusqu'ici, tout va bien.


Cinquième règle : saisir les opportunités

Je n'ai pas construit ma carrière, je l'ai subie. Pour chaque opportunité professionnelle, j'ai su saisir la main qu'on me tendait, la proposition qu'on me faisait. Certains appellent ça lâcher la proie pour l'ombre, je considère plutôt que j'ai toujours cru que je saurai rebondir et n'ai donc pas hésité à essayer des métiers nouveaux qui n'avaient que 50 à 70 % de rapport avec mon métier précédent.

J'ai accepté ces métiers parce que je présageais que, si j'avais la base, le reste suivrait. Je ne me suis pas trompée.

Et ne venez pas me dire que des opportunités comme ça, vous n'en avez jamais, vous ! Les opportunités ça se crée. Bien gérer ses réseaux. Savoir vendre son travail, lequel ne se vendra pas tout seul. Et les opportunités arrivent.

Ne pas hésiter à parler, à demander, à proposer. La pire des réponses est non. Une telle réponse ne vous met dans une situation ni pire ni meilleure que celle ou vous étiez avant de demander. Alors, voilà, si vous avez une idée, un projet, faites en part à qui cela peut intéresser. On ne sait jamais, ça peut marcher ! 


Maintenant, je vous laisse, j'ai deux-trois décisions importantes à prendre dans les prochains mois, faut que j'en cause au Doudou (cf. deuxième règle).

14 commentaires:

  1. Tout à fait d'accord avec le 5 éme postulat.
    Les 3 & 4 méritent réflexion. Nous ne sommes pas tous égaux dans le travail, dans nos gènes, dans nos familles. La retraite du cadre n'est pas la même que l'ouvrier. Nous ne devons pas accepter la fuite en avant vers plus de sacrifice sans réfléchir sur les rythmes de vies.

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    1. Je crains hélas que nous n'ayons pas le choix...

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  2. Je suis plutôt d'accord avec le ton général de ce billet, surtout le point 3 sur lequel je me pose pas mal de questions.

    Par contre j'ai un doute sur le point 4 : le changement de boulot est un truc qu'on agite beaucoup depuis très longtemps (il me semble en entendre parler depuis que j'ai commencé mes études).
    Dans la pratique, il me semble que fort peu de gens changent effectivement de façon significative (en tous cas personne de mon entourage). A mesure que le marché du travail se durcit, on pourrait même se dire que les gans changent de moins en moins. Il serait intéressant de voir des statistiques à ce sujet.

    Il y a d'abord tous les métiers qui demandent de fortes compétences techniques et une formation longue: professions médicales, scientifiques, voire juridiques. Réciproquement, une fois que quelqu'un a investi des années d'étude dans un de ces domaines, il y regarde à deux fois avant de se relancer dans autre chose.
    Il y a aussi la plupart des postes de fonctionnaires qui sont soumis à un concours : pas facile à préparer quand on a déjà un boulot, une famille (quand il n'y a pas de limite d'âge). Prenons le cas des enseignants : qui passe le CAPES sur le tard ? Réciproquement, les enseignants un peu lassés de leur boulot ont le plus grand mal à se recaser ailleurs.

    Passé la trentaine, la question d'argent est aussi un point crucial : il faut payer le crédit (ou le loyer), les études des enfants. Maintenir un revenu à peu près constant est donc un impératif contraignant.

    Je me suis limitée à des cas de cadres et assimilés : si on est coiffeuse, vendeuse, ou auxiliaire de puériculture, il est probable que les possibilités de changement sont encore plus limitées...

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  3. Je suis tout à fait d'accord avec tout cela, je te souhaite seulement que ta santé suive correctement, ton plan de vie jostretto.

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  4. Belle philosophie, Doudette !
    Comme tu le dis justement, il n'y a pas de règle.
    Pour moi, j'ai toujours fonctionné avec le triptyque : travail, famille, passion personnelle. Et je ne me suis jamais ennuyé. Lorsque le travail m'a lâché (et non l'inverse), j'aurais pu faire encore beaucoup d'autres choses, mais j'ai préféré couper sur ce plan, qui ne me paraissait plus digne (ou alors, il aurait fallu m'investir dans una activité publique). J'ai donc trouvé plus qu'une compensation, mais un vrai bonheur entre la famille et la passion personnelle, qui sont inépuisables et sans limite ! J'ai donc un peu modifié ta troisième règle (d'où le retour à : il n'y a pas de règle).

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  5. La Pomme Dauphine8 avril 2013 14:41

    Quand j'ai vu le titre de ce post, j'ai eu très peur. Parce que j'ai l'impression, depuis la fin de mes études, d'être submergée par les invitations à des conférences portant ce même titre. Et tous les jolis discours qui s'y tienneent me semblent tellement loin de ce que je vis.
    J'ai un job chouette. C'est mon 3ème employeur en 8 ans (celui-là risque d'être plus durable), et je crois avoir trouvé un équilibre.
    Les gens pensent parfois que je veux "faire carrière", mais en fait non, je veux "être heureuse". Et pour moi, ça passe notamment par un équilibre entre ma vie pro, perso, et une certaine activité bénévole très prenante, dans laquelle on me demande également comment j'envisage ma "carrière". A croire que cette notion nous poursuit.
    La seule chose que je veuille, c'est ne rien sacrifier et assumer mes choix. Si je dois prendre un temps partiel pour exercer un jour une fonction politique, et que ça doit se faire au "détriment" de ma "carrière" pro, pourquoi pas. Ce n'est pas un problème tant que je le choisis et que je l'assume.
    Peut-être que ça n'arrivera jamais, parce que j'aurai préféré passer mes soirées en famille plutôt que dans des réunions où tout le monde se fait voir et mousser. J'assumerai.
    Plutôt que "construire sa carrière", je crois qu'on devrait apprendre à "choisir sa vie", sans remords ni regrets.
    (et pour répondre par avance aux critiques, je sais que ce beau discours est beaucoup plus facile à tenir quand on occupe un poste de cadre sup', avec une reconnaissance de son entreprise. Mais je crois que la question de "construire une carrière" ne se pose malheureusement pas quand on occupe un emploi peu qualifié, tellement la France est un pays bloqué sur une étiquette qu'on nous colle à l'âge de 20 ans).

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  6. Exactement, une opportunité c'est être au bon endroit au bon moment et toute décision tout acte modifie ce rapport espace-temps. Comme je dis toujours, il y a des choses que l'on apprend pas dans les livres, et je suis souvent plagié ... Dingue !

    Un mec qui aime bien doudette hihi :-)

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  7. J'aime beaucoup ce billet ! Toutes ces règles semblent évidentes et pourtant, on les oublie parfois. On se met la pression au mauvais endroit, au mauvais moment. Merci ! ;-)

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  8. Justement, j'en suis au stade où je me demande comment je peux me créer mon réseau. Parce que ce n'est pas dans la fonction publique qu'on peut en avoir un :-(

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  9. Trois et quatre me paraissent contestables. Et puis tout cela ça marche bien pour les gens qui ont un diplôme, un capital socio-culturel, de l'aisance relationnelle, ... comme disait Coluche : "il y en aura même qui seront noirs, petits et moches et pour eux ce sera très dur !"
    A ces réserves près, je suis d'accord.

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  10. Ah, le monde à Doudette c' est vraiment un monde à roulettes!
    :)
    Faut pas faire l' artiste car on ne fera pas long feu!

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  11. Bonjour, je viens ici pour une première et ai découvert un billet qui correspond tout à fait à mon état d'esprit actuel. C'est réconfortant ! Merci

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  12. Trois fois que je lis ton article depuis sa rédaction...
    Je vais sûrement avoir à faire au point 5 mais faire un choix n'est pas si facile.
    Peut être aussi une question de caractère et de vécu.

    Toujours un peu peur de lâcher la proie pour l'ombre comme tu le dis si bien...

    Je relirai peut être encore.
    J'embêterais encore mes proches pour m'aider à choisir.
    Et on verra.

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  13. Moi je trouve ca un peu stressant de se dire qu'on doive faire carrière pour réussir sa vie, et en même temps c'est mon objectif personnel, tout en ne voulant pas sacrifier ma vie perso.

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