samedi 18 février 2012

Les cons et les con-venances

Jusqu'à quel point faut-il s'emmerder avec les cons ?

Quand j'étais adolescente, mon père, sa femme et moi avions été invités à un dîner chez un ami proche de mon père, un ami de vingt ans, André. Le genre d'ami qui m'avait fait sauter sur ses genoux quand j'étais une gamine. Un ami qui avait partagé les joies et les galères professionnelles de mon père. Un véritable ami. De ceux qui peuvent tout pardonner, comme nous l'allons voir tout à l'heure.

On commence par arriver dix minutes en avance... Et mon père de sonner quand même parce que tu vois, André, c'est un pote, il s'en fiche qu'on arrive tôt. André, effectivement, s'en fiche. Mais sa femme, ni maquillée ni coiffée, pas vraiment. Son sourire crispé quand elle ouvre la porte, le tablier maculé sur la petite robe noire sexy, est un reproche éloquent. Mon père ne s'embarrasse pas du quart d'heure de politesse. Entre se cailler dehors à attendre une heure convenable et ne pas respecter les usages - mais au chaud - mon père a fait son choix. Présenter des excuses pour cette arrivée prématurée, à quoi bon ? André, c'est un pote, on vous dit !

On s'installe au salon, moi avec un verre de coca, les autres avec un whisky et là mon père d'aviser une toile sur le mur. Un tableau contemporain, moderne.

- André, c'est quoi cette croûte ?! Me dit pas que tu as payé pour t'offrir cette horreur ?

Je me terre dans mon coin, avec mes kilos en trop et échange des regards désespérés avec ma belle-mère, laquelle tente vainement de rattraper la situation à coups de sourires, de formules creuses type les goûts et les couleurs, chacun ses sales goûts, pas facile de rétablir une situation désespérée... le mal est fait.

Arrivent les autres invités. Que des inconnus. Mon père n'aime pas les inconnus. S'il est venu dîner, c'est pour voir André, pas des gens qu'il n'a jamais rencontrés et ne reverra jamais. C'est pénible, un inconnu, ça oblige à faire des efforts. Et les efforts, mon père déteste. Notre hôtesse fait une moue pincée à chaque fois que mon père ouvre la bouche pour parler, elle le redoute, elle le craint. Mon père jubile.

On passe à table. Caviar en entrée, mon seul caviar de toute ma vie, tu vois, lecteur. Discussions sur des sujets divers et variés. Mon père tente de faire rire la galerie... mais on ne rit pas à ses calembours. Il n'est pas (assez) parisien, ça le vexe, ça le vexe. Il tente la politique. Les convives s'en fichent de la politique. Ils évoquent des sujets futiles, leurs enfants, leurs vies professionnelles, le cousin machin qui a réussit dans la chanson. La conversation vire aux potins people de l'époque. Sache, lecteur, que c'est lors de ce dîner que les prétendues moeurs légères de Madame Sinclair ont été évoquées devant moi pour la première fois. Je suis au spectacle. Ça m'amuse, ça m'excite, c'est un dîner de grands. Je suis la seule ado à table.

Et soudain, avant même qu'on ne serve le fromage, mon père :

- Bon, Doudette est fatiguée, elle en a marre, on s'en va. Merci pour tout.


Et joignant le geste à la parole, il se lève et va chercher son manteau.

Ma belle-mère et moi, surprises, suivons. De vraies brebis.

Une fois dans la voiture, grosse engueulade. On ne part pas comme ça. Ce n'est pas poli. Quelle image cela donne de nous ! Franchement, ca ne se fait pas. Je suis super vexée qu'on m'ait mis cette fuite sur le dos. Ma belle-mère, petite fille d'un ministre du Tzar Nicolas II, incapable du moindre faux pas au protocole, manque de défaillir de honte... Elle est rouge de colère. Pour toute explication, mon père nous assène :

- A mon âge, j'ai plus le temps de m'emmerder avec les cons ! Tu verras, Doudette, tu y viendras !
Et André s'en fout, il me connaît.

Fin de la discussion. Le débat est clos. Nous repartons dans notre banlieue...


Vingt-cinq ans plus tard, je deviens comme mon père.

Je supporte de moins en moins les soirées convenues, les dîners où je ne connais personne, les sourires forcés et les conversations superficielles. Professionnellement, je n'ai pas le choix. Mais dans ma vie privée, jusqu'à quel point suis-je prête à aller ?

Force est de constater que... pas très loin.

J'ai des vieux amis que j'adore et que j'aime voir et revoir. J'ai de nouveaux copains, de nouveaux réseaux. J'aime ces gens que je me suis choisis, rencontrés au hasard de mes errances terrestres et virtuelles. J'aime leur conversation. J'aime nos débats. J'aime leurs sourires, leurs colères, nos discussions.

Les autres m'emmerdent.

Les autres, je m'en fiche.

A quoi m'auront servi tous ces sous dépensés pour m'allonger sur un divan et raconter ma vie si c'est pour réaliser à quelque mois du milieu théorique de mon existence qu'on ne peut aller à l'encontre de son hérédité ?

Me voilà contrainte de dire, tel Guitry :

Mon père avait raison.

20 commentaires:

  1. Je suis comme toi, les conversations futiles me saoulent. Sûrement pour cela que le parc et son lot de bavardages convenus me fatiguent au plus au point.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Au parc, je twitte et je fais l'autiste. Ça me va bien.

      Supprimer
  2. ça me rappelle le dîner de pharmaciens, notaires etc où je me suis levée après l'entrée en disant que j'avais passé l'âge de dîner avec des cons, racistes et fachos. Je n'ai pas prétexté ma grossesse ou une migraine. Je suis partie. Monsieur a moyennement apprécié, c'était ses clients, mais après j'ai échappé à ses dîners pro.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Pourquoi ça ne m'étonne pas de toi ?

      Supprimer
    2. Parce que tu commences à me connaitre ?

      Supprimer
  3. Merci je me sens moins seule ...
    Suite à un entretien un peu houleux avec un représentant masculin au boulot, il a raconté "de toute façon, elle n'aime pas les hommes..."
    non juste les cons ;-)

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Je vois bien le genre... mais comme chacun le sait, on est toujours le con de quelqu'un ;)

      Supprimer
  4. Comme je vous envie, je ne sais pas faire ça et pourtant j'en rêve....trop de fois j'ai du assister muette dans l'enceinte privée à des discours ubuesques, des dîners assommant avec des cons méchants, m'intéresser au pensées et réflexions mesquines des autres, ravaler une méchanceté à peine déguisée en répliquant avec une politesse exagérée pour marquer ma desabrobation....les sanglots au fond de la gorges
    Trop emberlificotée dans les rites de bienséances maternel et le masque de courtoisie hérité de mon ascendant asiatique...
    J'aimerais pouvoir m'affranchir des compromis concédés par autrui...maman, papa, chéri mes amis, famille au sens élargie mais mon conditionnement est tellement efficace que je reste impassible en surface et folle de rage à l'intérieur

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. J'ai beaucoup de mal à ne pas montrer ce que je ressens. Quand quelqu'un m'agace, ca se voit très vite. En même temps, je suis plutôt bon public et ouverte aux autres.

      J'ai quelques amies comme toi et à chaque fois que je les vois encaisser et se taire, je me dis qu'elles doivent vraiment souffrir.

      Supprimer
  5. Le con c'est toujours l'autre n'est-ce pas ? Personne ne se présente spontanément en déclarant : "je suis un con" (ou un bobo, ou un ultralibéral,...)
    L'avantage de la quarantaine en général c'est que l'on commence à mieux percevoir ce que l'on aime et ce que l'on aime pas, à comprendre que nous n'avons pas tous la même personnalité et donc des réactions différentes face aux mêmes situations sociales, à se débarrasser des conformismes sociaux et s'accepter pleinement tel que l'on est.
    Partant de là, il faut éviter les situations inconfortables ou embarrassantes; lorsque l'on s'y trouve il faut essayer de les écourter, si possible sans offenser personne.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. C'est tout a fait exact : nous sommes tous le con de quelqu'un.

      Reste que, effectivement, avec l'âge, on se connait mieux et du coup on en supporte moins bien ce qui ne nous convient bien... et puis le temps se raréfie et on évite de le "perdre".

      Supprimer
  6. Je dois être trop bon public, ou alors je ne fréquente pas de cons ! Mais jamais je ne me suis trouvée dans ce genre de situation.

    RépondreSupprimer
  7. j'ai de mon côté, de moins en moins envie et de moins moins de force aussi, d'ailleurs, de faire des efforts. Je crois que je comprends vraiment ce dont tu parles. Merci.

    RépondreSupprimer
  8. C'est moi ou, y a que des filles qui commentent?
    C'est con...

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Heureusement que Monsieur Prud'hommes et toi êtes là pour relever le débat !

      Supprimer
  9. "Les convenances sont la règle des gens sans âme et sans vertu." (George Sand)

    RépondreSupprimer
  10. Moi aussi les autres je m'en fiche ! enfin c'est récent :) avant je disais souvent oui alors que ça me gavait, maintenant je sais enfin dire non quand je ne veux vraiment pas aller quelque part ou faire quelque chose, j'ai grandi je crois :)

    RépondreSupprimer
  11. concernant la bêtise humaine, je vous conseille "Diner avec des cons" et les autres ouvrages de l'écrivain qui se fait appeler "Tonvoisin" il est caustique, drôle, et franchement ça détend...
    http://www.tonvoisin.net

    Thibault

    RépondreSupprimer